Quelle est l'origine de Jafar Panahi?
par Salima Bachar
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Jafar Panahi : aux racines d’un cinéma de feu et de silence
Une naissance en Iran, un cri dans le monde
Jafar Panahi, c’est pas juste un nom dans un générique. C’est une claque. Une brûlure douce. Un silence qui dérange plus qu’un cri. Ce cinéaste iranien, né en 1960 à Mianeh, au nord-ouest de l’Iran, n’est pas là pour faire joli. Il n’enrobe pas. Il ne caresse pas l’œil. Il creuse.
Et ses origines, justement, ce sont celles d’un pays bouillant, tendu entre modernité et traditions qui collent à la peau. Il est né dans une famille azérie, cette minorité turcophone d’Iran qu’on entend peu mais qui vit partout. Mianeh, sa ville natale, c’est un peu le décor d’un film sans budget mais avec une âme.
On n’y rêve pas de tapis rouges. On y apprend à se taire tôt. À contourner les murs. À faire passer les messages sans les dire. Exactement comme dans son cinéma.
Un fils du peuple, pas du système
Pas de grandes écoles parisiennes. Pas de parents producteurs. Panahi vient du réel. Du brut. Du bitume. Il a étudié le cinéma à l’Université de Téhéran, mais c’est surtout dans les rues, caméra au poing, qu’il a appris à filmer les gens. Les vrais gens. Ceux qui n’ont pas le temps de mentir.
Il commence comme assistant-réalisateur sur Le Ballon blanc d’Abbas Kiarostami. Une rencontre fondatrice. Une sorte de passage de flambeau. Et dès son premier film en solo, Le Miroir (1997), il frappe fort. Une petite fille se perd dans Téhéran. Et soudain, elle se rebelle contre le tournage. Elle enlève son micro. Elle quitte le cadre. Qui fait quoi ? Qui décide ? Où commence la fiction ? Où finit le réel ?
Panahi, à ce moment-là, pose une bombe douce sur le cinéma iranien. Il dit : « Je ne triche pas. Je montre ce que je vois. »
Une origine qui devient destin
Son origine iranienne, c’est pas juste une case sur un passeport. C’est un fil barbelé tendu entre lui et la liberté. Depuis 2010, interdit de tourner, interdit de quitter le pays, assigné à résidence, Panahi continue de créer. À la barbe des autorités. Avec des téléphones. Des clés USB. Des valises de ruse. C’est presque surréaliste.
Qui fait un film dans un taxi, avec des caméras planquées dans les rétros ? Lui. Qui filme dans son appartement avec des voix murmurées et des silences criants ? Lui encore. Ceci n’est pas un film, tourné dans son salon, est un chef-d’œuvre d’étouffement. On regarde quelqu’un qu’on empêche de parler. Et on entend tout.
Ses origines deviennent alors un combat. Pas juste géographique. Pas juste culturel. Un combat de langage. De regard. De respiration.
Le cinéma comme résistance
Le plus fou ? C’est qu’il ne filme jamais la violence frontalement. Il n’a pas besoin. Tout est là. Dans une porte qui ne s’ouvre pas. Dans une femme qui attend. Dans un taxi qui tourne en rond. Il fait du cinéma sans effets, mais chaque plan a du poids. Chaque silence a une température.
Son origine, c’est celle des cinéastes qui ne baissent pas la tête. Ceux qui disent « Non », mais sans hurler. Juste en continuant à filmer. Même interdit. Même menacé. Même épuisé.
Il y a quelque chose de profondément oriental dans cette résistance-là. Une forme d’élégance têtue. Une poésie rugueuse.
Palme d’or, comme un uppercut au silence
Et là, coup de théâtre. Coup de poing symbolique.
Le cinéaste iranien Jafar Panahi a reçu la Palme d’or à Cannes, ce samedi, pour son film Un simple accident, tourné… en clandestinité. Oui, en cachette. Encore une fois. Et pourtant, il est là. Sur toutes les lèvres. Sur tous les écrans.
Vingt-deux films en lice. Et c’est lui qui décroche le graal. Pas pour faire joli. Pas pour faire plaisir. Pour faire sens. Pour secouer.
Le jury, mené par Juliette Binoche, l’a choisi. À ses côtés : Carlos Reygadas, Payal Kapadia, Dieudo Hamadi, Jeremy Strong, Leïla Slimani, Alba Rohrwacher, Halle Berry et Hong Sang-soo. Une brochette d’artistes. Une décision forte. Suivie de près par RTSculture et RTSinfo. Et saluée, partout, comme un geste de justice poétique.
Un film interdit. Un homme muselé. Et pourtant, le monde qui l’écoute. On appelle ça de la résistance.
Un miroir tendu à l’Occident
Et nous, dans nos fauteuils rouges, on regarde. On se croit à distance. On pense à la censure, à l’Iran, à « là-bas ». Mais Panahi nous tend un miroir. Et si le vrai courage, c’était de créer même sans espace ? Et si la liberté, c’était de parler sans permission ? Pas de quoi se croire au-dessus. Juste de quoi réfléchir.
Parce que ses films, au fond, parlent de nous. De ce qu’on accepte. De ce qu’on ne voit plus. De nos silences polis. Panahi, c’est un peu la mauvaise conscience du cinéma mondial. Celle qui ne vend pas, mais qui reste.
Un nom, une résonance
Le nom Panahi est aujourd’hui connu partout. À Cannes. À Berlin. À Venise. Les festivals déroulent le tapis rouge à ses films… même quand lui est coincé chez lui. Ça dit tout.
Il est devenu un symbole. Pas par posture. Par nécessité. Il ne revendique rien. Il montre. Il filme. Il continue. Comme une rivière qu’on ne peut pas vraiment bloquer. Elle trouve toujours un passage.
Un prénom qui dit déjà tout
Tiens, une parenthèse.
Le prénom Jafar, ça veut dire quoi ? Pas besoin d’aller chercher loin. En arabe et en persan, ça signifie "ruisseau". Une eau discrète. Une source qui file entre les pierres. Qui se faufile. Qui nourrit, sans bruit.
Et franchement… ça colle. Panahi, c’est ça. Un courant vivant. Une rivière têtue. Parfois souterraine. Mais jamais sèche. On l’empêche d’avancer ? Il contourne. On bloque le chemin ? Il creuse un autre. Il est là, même quand on croit qu’il ne peut plus bouger.
Et puis, Jafar, c’était aussi un nom d’érudit. De penseur libre. D’homme de sagesse. Un prénom qu’on ne donne pas par hasard. Il porte en lui un truc ancien. Une vibration de savoir. Une mémoire rebelle.
Alors oui, son prénom, c’est déjà un manifeste.
Tout était inscrit dans l’eau.
Ce qu’on retient
Oui, Jafar Panahi est iranien. Mais c’est presque trop simple de le dire comme ça. Il est de là-bas, oui. Mais il est aussi d’ici. D’aujourd’hui. De demain. Son origine, c’est celle des regards qu’on refuse. Des voix qu’on étouffe. Et des silences qui prennent feu.
Son œuvre, c’est pas une carrière. C’est une brûlure continue. Une promesse tenue. Et ce n’est pas fini.
À propos de Salima Bachar
Salima Bachar est autrice pour La Maison des Sultans. Elle écrit avec la mémoire du sable, la douceur des rituels anciens et la richesse des secrets glissés entre les fêtes lumineuses et les rêves qui veillent. Beauté, bien-être, maison, voyages… Ses textes célèbrent les gestes discrets, les traditions vivantes et les symboles qui traversent le temps. Entre matières naturelles et récits sensibles, sa plume relie l’intime à l’universel, avec une voix sensorielle et profonde.
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